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Cap21/LRC Toulouse

ENTRETIEN - En marge de la société politique, la société civile chamboule-tout - avec Corinne Lepage

26 Mai 2015, 11:00am

Publié par Michèle BERNARD-ROYER

Corinne Lepage est une ex-députée européenne et ancienne ministre de l’environnement (1995-97), avocate internationale et chantre de la société civile comme pierre angulaire du changement. Elle est chargée par son successeur au « maroquin » ministériel d’un rapport sur la transition économique. Corinne Lepage est également l’auteure de Les Mains propres : plaidoyer pour la société civile au pouvoir paru début 2015 aux éditions Autrement.

Nonfiction.fr – Quelle est selon vous, la première marche vers la transition économique, autrement dit, l’avènement de la 3ème révolution industrielle dont on parle décidément beaucoup ces temps-ci, quand bien même il semble ne plus y avoir de « pilote dans l’avion »… ?

Corinne Lepage – La légitimité ne se confond pas avec la légalité, on l’oublie trop, à commencer en France, pourtant fière « patrie des droits de l’Homme et du citoyen ». La légitimité naît de l’association du public à la prise de décision, de la mise en pratique de la co-décision effective. En maints points du globe, et singulièrement en France, nous en sommes actuellement loin ! Et même, à des années-lumière de procédures qui existent pourtant, dans le nord de l’Europe ou en Suisse par exemple. Or, plus la décision est transparente et partagée, meilleure est la confiance des citoyens . C’est un point crucial à l’heure du changement de modèle dont la nécessité est de plus en plus largement perçue. La probité des hommes et des femmes politiques compte aussi beaucoup. L’indice de perception de la corruption établi par l’ONG Transparency International hisse à la meilleure place le Danemark, qui est aussi le pays où les conférences de consensus sont utilisées de manière très banales et probantes depuis 1986. Dans ce pays, elles ont lieu très en amont des décisions, sont l’objet d’une vaste publicité, et ne sont ni méprisées ni vues comme concurrentes par les parlementaires qui interviennent, c’est leur honneur, en aval. Par conséquent, en connaissance de cause – à savoir, l’avis des citoyens dont ils tiennent compte. Alors qu’en France, les rares fois où elles ont lieu, c’est a posteriori de la décision de principe déjà dans les têtes des dirigeants politiques ; alors l’avis des citoyens est traité « par-dessus la jambe ». Comment s’étonner dès lors que 82% d’entre eux pensent que les hommes et les femmes politiques agissent principalement pour leurs intérêts personnels  ? Ne nous étonnons donc pas des multiples pratiques montrant qu’ils agissent, désormais, de plus en plus, en marge de la société politique . Autour de nous et alentour s’accélère le mouvement de ceux qui veulent que les règles ne soient plus édictées par les mêmes pour les mêmes.

Nonfiction.fr – À savoir ?

Corinne Lepage – Cela se voit en tout domaine. Dans le domaine économique tout d’abord, avec l’économie connectée, mais aussi l’économie du partage à laquelle des cercles de plus en plus importants de citoyens adhèrent et s’adonnent. De l’achat groupé – ou de particulier à particulier  de biens en tout genre, d’échange de logis pour les vacances, du covoiturage aux AMAP, des monnaies parallèles au troc de services etc., les exemples attestant de la transformation en profondeur de nos modèles classiques organisationnels sont pléthores ! L’adaptation à la crise économique, le manque de moyens financiers ont pour effet une autre forme d’organisation qui se met en place à tâtons tout d’abord, a priori provisoirement mais finalement ces palliatifs  « rustines » et autres « systèmes D » comme l’innovation frugale (« Jugaad » inspirée de l’Inde)  changent irréversiblement la manière de vivre des concitoyens. La coopération, le partage, l’empathie, décrites par Jeremy Rifkin deviennent des modus vivendi de plus en plus usuels. La décentralisation énergétique et économique est également un nouveau puissant modèle, capable de révolutionner même une société comme celle de la France, historiquement centralisée et de nos jours particulièrement bloquée. Le train de la société civile partout avance, cahin caha, mais au moins lui, il avance, à la faveur de toutes ces initiatives plurielles, tout d’abord spontanées avant de se policer au gré de leurs usagers et acteurs directs. Dans un monde où les politiques du niveau national paraissent tellement engoncés dans des situations inextricables, les expériences locales réussies , en France et ailleurs, ouvrent de nouvelles perspectives.

Nonfiction.fr – Il y a donc, au-delà des difficultés endémiques relayées à la Une des médias, des forces de changement significatives, à l’œuvre, à vos yeux?

Corinne Lepage – La logique du XXIème siècle est celle des réseaux, appelés à entrer en synergie, et ainsi à tourner le dos aux logiques centralisatrices et obsolètes du XIXème siècle. Les défricheurs de nouveaux modes de vie, de nouvelles manières de produire sont parmi nous ! A partir de leurs démarches s’ébauche la nouvelle construction d’un monde, sous nos yeux. Je peux ainsi témoigner, pour avoir participé au dernier forum de dialogue Chine-Europe  de l’émergence d’une société civile foisonnante d’initiatives…

Nonfiction.fr – Jusques en Chine?

Corinne Lepage – Oui, y compris dans un régime comme celui de la Chine, préoccupé de développement soutenable et de PIB « vert ». Nous aurions torts de rester dubitatifs, ou incrédules, et de sous-estimer ces « poussées ».

Nonfiction.fr – La démocratie  est pourtant loin d’être la règle à la surface de la Terre !

Corinne Lepage – Certes, dans le domaine de la gouvernance plus encore que dans les autres, la révolution douce reste à faire. Comment ? En commençant par la base et le local. La démocratie participative doit véritablement devenir une réalité car elle est la mieux à même de produire des compromis sociétaux permettant de faire coïncider légalité et légitimité. La société civile qui construit, innove, emploie et crée est seule capable d’offrir une véritable alternative, de faire ce que les partis politiques refusent de faire : s’unir sur un projet commun.

 

 
Michèle BERNARD-ROYER
 
Source : NonFiction
http://www.nonfiction.fr/article-7610-entretien___en_marge_de_la_societe_politique_la_societe_civile_chamboule_tout___avec_corinne_lepage.htm
 

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