Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Cap21/LRC Toulouse

Éric Woerth et l'hippodrome de Compiègne : je ne regrette pas d'avoir lancé l'alerte

29 Octobre 2014, 11:26am

Publié par Corinne Lepage

LE PLUS. Le ministère public a requis un non-lieu pour Éric Woerth devant la Cour de justice de la République (CJR), dans l'affaire de la vente contestée de l'hippodrome de Compiègne. Mais l'affaire n'est pas terminée. L'europdéputée Corinne Lepage, à l'origine de la saisine de la CJR, attend désormais la décision de la commission d'instruction de cette juridiction.

Édité par Rozenn Le Carboulec 

 

 

 

Ce film fait partie de mes films préférés. Il a l’avantage d’avoir plus de 50 ans, ce qui permet de dire que ce que nous vivons en ce moment n’est pas un drame de notre époque, mais bel et bien un drame de société. Ce film, c’est "Le président", qui dénonçait à l’époque partitocratie et conflits d’intérêts. Dans ce film, il y a des dialogues truculents et c’est par l’un de ces dialogues que je souhaite commencer :

 

Le président Beaufort : "Vous me demandez d'intervenir auprès des services des adjudications pour faciliter une affaire à laquelle vous, conseiller général, êtes associé. Alors je dis non, c'est tout !"

 

Xavier Taupin : "Et bien, j'ai besoin d'un coup de main. Tu peux tout !"

 

Le président Beaufort : "C'est précisément pour ça que je ne peux pas tout me permettre. Excusez-moi !"

 

Le but : créer une affaire très rentable 

 

"Le Courrier Picard", dans son édition du 20 juillet 2014, révélait les rêves de grandeur pour l’hippodrome de Compiègne et expliquait clairement les tenants et les aboutissants de l’affaire.

 

L’association à but non lucratif est un leurre pour une reprise à but très lucratif de ce bien public que l’Office national des forêts (ONF) avait le malheur de protéger. Le but : créer une affaire très rentable avec restaurant, salle de séminaire, tennis, piscine, golf commercial. La contre-expertise ordonnée par la commission d’instruction de la Cour de justice de la République (CJR) estime à 2,84 millions le prix des terrains, et à 5,46 millions le coût des bâtiments. Soit 8,3 millions. La Société des courses de Compiègne (SCC) a pu mettre la main sur ce bien pour 2,5 millions.

 

En doublant la contribution annuelle pour passer d’un loyer de 45.000 euros à un remboursement d’échéance de 90.000 euros, la SCC a mis la main sur un patrimoine exceptionnel. La jouissance de la propriété du bien lui permet d’en faire ce qu’elle en veut aujourd’hui.  

 

La vente avait échoué en 2003, les services de l’État ayant conclu à son illégalité. Qu’à cela ne tienne, en 2009 c’est un nouveau ministre qui est en poste. Il a l’avantage d’être du département et d’être déjà lié à l’univers des courses, il s’entend très bien avec le sénateur maire de la ville de Compiègne et son suppléant sert de courroie de transmission. Autre point de contact Madame Woerth, qui siégeait à France Galop en même temps que le président de la société des courses de Compiègne André Gilibert.

 

Je trouvais insupportable que la justice ne puisse travailler

 

J’ignorais tout de cette situation comme du reste l’immense dossier Bettencourt lorsque je saisissais, en août 2010, le procureur général Nadal. À l’époque, le procureur Courroye bloquait avec une efficacité qu’il faut lui reconnaître le dossier Bettencourt à Nanterre et la presse se faisait par ailleurs l’écho de la vente dans des conditions particulièrement opaques de l’hippodrome de Compiègne.

 

Il se trouve que je connais assez bien le droit forestier et que la vente d’une forêt domaniale m’apparaissait pour le moins surprenante. Quoi qu’il en soit, en tant que simple citoyenne, je trouvais insupportable que la justice ne puisse travailler pour faire la lumière, y compris en considérant que tout était parfaitement normal, sur le rôle d’Éric Woerth, qui occupait de surcroît dans la construction du système sarkozyste un rôle-clé : celui de grand argentier.

 

Chargé de l’organisation du Premier cercle, c’est-à-dire des grands donateurs des campagnes présidentielles alors passées et à venir. Il m’apparaissait pour le moins curieux que la même personne puisse occuper les fonctions de ministre du Budget chargé en particulier des contrôles fiscaux.

 

La situation ne pouvait pas et ne devait pas durer 

 

À l’époque, la loi organisant le système des lancements d’alerte et créant la Haute autorité de la transparence et de la vie publique n’avait pas encore été votée, et pourtant, la situation ne me paraissait pas pouvoir, ni devoir durer.

 

La réflexion juridique et la lecture attentive de la Constitution me conduisaient à recourir à la seule solution juridiquement possible dans le système bloqué qu’était le nôtre. Je saisissais le procureur général près la Cour de cassation, qui heureusement à l’époque s’appelait Jean-Louis Nadal ; non pas pour qu’il saisisse la Cour de Justice de la République mais pour qu’il se saisisse des deux dossiers aux fins d’évaluer si une procédure devait ou non être lancée.

 

C’est sur cette base qu’était lancée la procédure Bettencourt, qui aboutit aujourd’hui au renvoi d’Éric Woerth devant le tribunal correctionnel, et la procédure de Compiègne, dont le procureur général, qui n’est malheureusement plus Jean-Louis Nadal mais Monsieur Marin, vient de proposer un non-lieu pour Éric Woerth.

 

Avant d’arriver à ce stade, la commission des requêtes composée de deux magistrats de la Cour de cassation, deux de la Cour des comptes et deux membres du Conseil d’État avaient décidé d’ouvrir une instruction et la Commission d’instruction, composée de trois magistrats de la Cour de cassation, a instruit le dossier. C’est dire le sérieux du dossier.

 

Quoiqu’il en soit, la Cour de justice de la République ne s’est pas encore prononcée, pourtant Éric Woerth joue les victimes pourfendant ma requête, la plainte déposée par Laurence Rossignol et le recours des agents de l’office des forêts.

 

Je ne regrette en rien d’avoir été une lançeuse d’alerte

 

J’ignore ce que jugera la Cour. Ce que je sais en revanche, c’est que je ne regrette en rien d’avoir été une lançeuse d’alerte. Je trouve choquante cette pression médiatique sur la Cour alors que des questions essentielles restent sans réponse.

 

Par exemple, pourquoi une des premières décisions de Jérôme Cahuzac a-t-elle été de faire appel au professeur Terneyre, un de ses amis, pour faire une consultation inopportune puisque la justice était saisie ? Comment expliquer que cette consultation ait validé le prix de vente de l’Hippodrome (voir sur ce point mon article du 26 juillet 2012 sur Mediapart), alors que les experts de la Cour ont évalué à près de trois fois plus la valeur du bien ?

 

Quels liens entretenaient Jerôme Cahuzac et Éric Woerth pour que le premier qualifie le second d’honnête homme ? Est ce que l’information adressée en 2008 (dans le cadre de la procédure diligentée par l’agent du fisc Remy Garnier contre son administration) à Éric Woerth sur l’existence d’un compte en Suisse, dont Fabrice Arfi fait état dans son dernier livre, "Le Sens des affaires", est une explication ?

 

Tout ce que nous pouvons espérer est que la justice lève tous les voiles et que nos concitoyens soient convaincus que la justice a été rendue en toute indépendance sans que la qualité de ministre de la République ait une quelconque incidence sur la décision rendue, nonobstant le fait qu’elle le soit par la Cour de justice de la République et non par un tribunal de droit commun.

 

 

Je tiens à remercier le travail fait au "Courrier Picard" par Pascal Mureau MUREAU, à "Marianne" par Daniel Bernard et à Mediapart Fabrice Arfi et Michel Deléan.

 

 

 

Source : L'obs

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1266699-eric-woerth-et-l-hippodrome-de-compiegne-je-ne-regrette-pas-d-avoir-lance-l-alerte.html

Commenter cet article